La vielle dame et l’ordinateur

Il y eut un jour une réception solennelle dans l’auditorium de l’Université Incredibilis. Une dizaine de chercheurs entourés des hautes autorités étaient assis à une longue table. Au milieu de la salle, on avait installé une petite table sur laquelle était posée deux cassettes de couleur or et un ordinateur. Tout près trônait un étrange présentoir qui s’écroulait sous une montagne de bottes de marche usées et de casquettes délavées. La salle était bondée d’invités de marque qui conversaient posément et regardaient avec admiration ou avec envie les experts qui brillaient en avant.

C’était, en effet, un jour de grande gloire et de soulagement pour les savants de l’université. Après dix ans de recherches et de promenades, l’équipe avait réussi à faire l’inventaire complet de tout ce qui vit et bouge sur le mont Saint-Hilaire.

Une fois l’inventaire terminé, ils avaient tout inscrit sur deux cassettes-mémoire couleur or qui allaient alimenter le super-ordinateur de l’Université Incredibilis. Les savants avaient également créé un site-web impressionnant, intitulé “Beau Mont”. Toute personne pouvait y découvrir les richesses de la montagne, regarder les magnifiques photos des bêtes et des plantes et admirer les minéraux rares cachés dans son sol et écouter les chants des oiseaux. Quel boulot!

Le chancelier de l’Université avait demandé le silence, il avait pointé son doigt vers l’ordinateur et il avait prononcé la phrase devenue célèbre : -« Désormais, nous n’irons plus à la montagne, la montagne viendra vers nous ». “Beau Mont” a fait un effet boeuf. Assis devant leurs ordinateurs, jeunes et vieux ont remplacé leurs bottes de marche par des pantoufles et leur montagne par l’écran de leur PC ou leur Mac. Quelle merveille de science et de technique! Tout était là!

Mais, entre-temps, faute de visiteurs, la montagne est devenue silencieuse. À la guérite du Centre de la Nature du Mont Saint-Hilaire, le gardien a commencé à s’ennuyer comme le gardien d’un cimetière. Le Pavillon des visiteurs est devenu vide et la collection de bâtons de marche s’est couverte de poussière. Même les écureuils s’étonnaient de ne plus voir d’autres randonneurs sur les sentiers, qu’une vieille dame seule : Bernadette

Bernadette portait bien ses 80 ans et avait encore le pied solide. Elle venait à la montagne au moins trois fois par semaine pour y respirer l’air pur et contempler le lac entouré de collines vertes. Elle adorait aussi piquer des jasettes avec les visiteurs.

Bernadette trouvait la fameuse phrase sur “la montagne qui vient vers nous” un peu exagérée, jusqu’au jour où elle avait constaté à son grand désarroi, qu’elle rencontrait de moins en moins de visiteurs. Bernadette ne l’avait pas pris. On ne peut quand même pas remplacer la montagne par des textes et des images, comme on ne peut pas remplacer un repas de Noël par un livre de recettes, fut-il bien illustré. La montagne n’était pas là simplement pour remplir la tête, mais aussi pour toucher le coeur et inspirer l’âme. Elle avait décidé de ramener les gens à la montagne...

Durant une de ses nuits blanches, la vieille dame indignée avait eu une idée audacieuse : faire taire l’ordinateur de l’Université. Bernadette avait donc décidé d’aller suivre des cours en informatique à l’Université Incredibilis. Le chemin allait être long et pénible, mais la montagne le méritait bien.

Ainsi, après de longs mois de cours savants, de nombreuses questions et explications et aidée par les jeunes étudiants qui la traitaient comme leur grand-maman, Bernadette avait décidé qu’elle savait ce qu’il fallait savoir pour mettre à exécution son plan. La nuit de la Saint-Valentin, Bernadette s’était introduite discrètement dans la salle où ronronnait le superordinateur de l’Université. Elle savait exactement quel panneau ouvrir, quel fil toucher, quelle cassette retirer. Après une heure de travail, le site “Beau Mont” était vide. Bernadette avait même pris soin de serrer les deux cassettes dans son panier à roulettes.

Au cours des semaines suivantes, la police cherchait le coupable, mais les visiteurs sont tranquillement revenus à la montagne. Ils n’avaient pas le choix. Puisque la montagne ne venait plus vers eux, il fallait bien qu’ils aillent la visiter en personne.

Après quelques semaines de randonnées, les visiteurs ont trouvé que la montagne était finalement bien plus riche et plus vivante que sur l’écran de leur ordi et, en plus, on y était moins seul. Et que dire de l’énergie que dégageait la montagne ? Ils se demandaient si le voleur qui avait osé vider une partie du cerveau de l’ordinateur de l’Université Incredibilis n’avait pas rendu un fier service à l’humanité. Il avait mis les gens en contact avec la réalité.

Les experts ont réussi, à leur grande joie, à restaurer le cerveau de “Beau Mont”. Le site “Beau Mont” est toujours aussi riche en information et les gens le consultent en grand nombre, mais les visiteurs qui ont retrouvé la montagne préfèrent l’air pur, la paix et le merveilleux chaos de la forêt au bel ordre de l’ordi. La vielle Bernadette est radieuse et continue à arpenter les sentiers et à piquer des jasettes avec les visiteurs.

Si vous sentez que votre ordi vous rend prisonnier et vous attire trop vers le virtuel, allez donc chercher un peu de liberté et de vérité dans la nature. C’est une vieille dame “hacker” qui vous le conseille.