Tristoune

Cette histoire tout à fait étonnante est arrivée au temps où la vallée du Richelieu était encore parsemée d’une multitude de petites fermes. Joseph et Raymonde habitaient dans l’une d’elles. Ils avaient un beau jardin et un troupeau d’une douzaine de vaches. En vérité, ils avaient 13 vaches. Mais la treizième ne comptait pas vraiment, car elle était un peu étrange. Raymonde l’appelait affectueusement “Tristoune”.

Elle ne mugissait pas tout à fait comme sa mère ou ses soeurs. Son chant ressemblait plutôt à celui de la sirène, tiens, celui de la “vache marine” qui pleure dans la brume, tant le son de son meuglement était mélancolique et éploré. Raymonde avait aussi remarqué que Tristoune avait la queue plus molle que les autres. Elle ne chassait pas énergiquement les mouches qui la harcelaient, mais pendait misérablement. Son lait avait une apparence fort étrange, comme du lait qui avait tourné. Il était grumeleux et goûtait sur. Il fallait le jeter dans le fossé.

aymonde décida de faire venir le vétérinaire. Le vétérinaire ausculta le coeur de Tristoune, écouta son mugissement lancinant, regarda au fond de ses yeux tristes et... se gratta la tête.
- Joseph. Votre vache est mélancolique. C’est une maladie de l’âme très rare chez les vaches. On va essayer de lui donner un bon remontant”.
Le Vétérinaire sortit son carnet et prescrit le traitement que voici : des airs de Willie Lamothe, du foin de trèfle enrichi de vitamines, un bol de bière avant les nuits de pleine lune et des brossages avec un bouquet de sauge. Hélas, les remèdes n’y pouvaient rien, Tristoune continuait ses chants mélancoliques.

L’été était arrivé. Il faisait beau et chaud et le couple avait le goût d’une petite vacance dans le Bas du Fleuve. Pourquoi ne pas confier Tristoune à leur cousin Serge ? Il avait une maison sur le flanc du Mont Saint-Hilaire, à une trentaine de milles de leur ferme. C’était tranquille là-bas. L’air de la montagne ferait peut-être du bien à la pauvre vache. Le vieux couple partit. Tristoune fit le tour de son nouvel enclos. Serge lui donna son traitement avec une dose généreuse de bonne bière. Elle se sentait déjà plus légère. Tout était sous contrôle. La pleine lune arrosait de sa lumière douce le jardin. Tristoune avait l’air bien calme. Content de sa première journée de fermier, Serge se coucha.

Tristoune qui avait pris l’habitude de faire ses petits sauts maladroits quand la lune lui faisait son sourire, était alerte. La bière aidant, elle se mit à gambader lourdement, presque joyeusement. Soudainement elle sauta par-dessus la petite clôture au fond du jardin. Elle se trouva, libre, dans les broussailles au pied de la montagne. Étourdie au début, mais bientôt pleine d’entrain, elle suivit un petit sentier sauvage qui l’invitait dans la secrète montagne. Quel monde magique! Guidée par le même instinct qui l’avait conduit au lac et au Pain de sucre, Tristoune retourna à son jardin. Elle sauta la clôture et s’était endormie... aux anges. Aux premiers rayons du soleil, Serge se leva. Il trouva la vache solidement endormie.

La deuxième nuit fut semblable à la première. La lune était encore pleine et brillante. Pendant que Serge ronflait, Tristoune fit son saut par-dessus la clôture et goûta aux plaisirs de la montagne. Sa visite au Pain de sucre fut encore plus enivrante que la veille.

Serge intrigué suivit Tristoune durant son pèlerinage sous le regard bienveillant de la lune. Quel bain d’énergie et de liberté! Serge se hâta de rentrer avant que sa vache revienne. Quand il se leva pour la traite, Tristoune avait l’air reposé, l’oeil clair, la queue dansante. Son lait ne contenait que peu de grumeaux et le goût acide était faible. La montagne était en train de guérir la petite vache mélancholique.

Il y avait d’ailleurs un petite caractéristique étonnante au lait. Il avait le goût piquant d’une boisson gazeuse. Il était plein de l’énergie pétillante de la montagne. Son goût était riche et crémeux. Quelques minutes après l’avoir bu, on sentait immanquablement un fourmillement agréable dans les jambes. Comme si des bulles d’énergie envahissaient les muscles. La sensation était pur plaisir et donnait envie de prendre les sentiers de la montagne. Tristoune était guérie! Si vous vous sentez déprimé ou mélancolique ou si vous vous sentez vache, allez donc dans la montagne. Elle vous guérira.