|
Bon nombre de gravures dépeignent des histoires bien connues dans lArctique, notamment « Le garçon aveugle ». Une version complète de ce conte, tirée de Tales From the Igloo, de Maurice Metayer, illustré par Agnes Nanogak, et publié par Hurtig Publishers, figure ci-dessous.
LE GARÇON AVEUGLE ET LE HUARD
Une femme vivait avec son fils et sa fille dans une contrée lointaine. Bien que jeune, son fils était déjà un chasseur expérimenté et les quatre plates-formes de stockage construites autour de ligloo étaient déjà remplies de viande. Son succès à la chasse était si grand que la famille ne manquait jamais de rien.
La sur du jeune chasseur laimait profondément, mais sa mère se mit graduellement à en avoir assez de ses activités de chasse. Chaque fois quil revenait à la maison avec un nouveau trophée de chasse, elle devait travailler fort pour nettoyer et dépouiller lanimal ainsi que pour préparer la viande pour le stockage. Plus le temps passait, plus la femme espérait pouvoir se reposer mais tant que son fils continuerait à chasser, cela ne pourrait être possible. Sa lassitude se changea éventuellement en haine.
Un jour, alors que son fils dormait, la femme prit un morceau de petit lard sale et en frictionna les yeux de son fils, espérant ainsi quil deviendrait aveugle. Lorsque il séveilla, le jeune homme avait perdu la vue. Il essaya tant bien que mal de voir, mais tout ce quil vit fût une pâle blancheur.
À partir de ce moment, la famille vécut une souffrance sans cesse croissante. Le fils ne pouvait rien faire, sauf demeurer assis sur son lit. La mère essayait de nourrir sa famille en faisant le trappage du renard et en chassant le lagopède et lécureuil terrestre. Cependant, lorsquils arrivaient à se nourrir, la femme ne donnait pour toute nourriture et boisson à son fils, que les moins bonnes parties de la viande et de leau bourbeuse du lac. La famille a vécu ainsi pendant tout le printemps et tout lhiver.
Un jour, peu après larrivée de lhiver, le jeune chasseur entendit des pas dans la neige. Un ours polaire essayait dentrer dans ligloo par la fenêtre de glace mince. Cherchant son arc, il demanda à sa mère de placer la flèche pendant quil tirait sur la corde. Lorsque tout fût en place, le fils laissa partir la flèche. En entendant le son de la flèche senfonçant dans la chair de lours, le fils était certain davoir tué lanimal.
« Je lai eu », cria-t-il.
« Non, de répondre sa mère. Tu as simplement touché une vieille peau. »
Peu après, lodeur de lours bouillant dans la casserole remplit ligloo. Le fils se tut, mais se demandait pourquoi sa mère lui avait menti.
Un fois lours cuit, la femme se servit et servit sa fille. Elle donna toutefois de la vieille viande de renard à son fils. Ce fût seulement au moment ou sa mère quitta ligloo pour aller chercher de leau au lac que sa sur lui donna de la viande dours.
Quatre années passèrent au cours desquelles le fils demeura aveugle. Mais un soir, alors que les bruissements dailes et les cris des oiseaux annonçaient larrivée du printemps, le fils entendit le cri dun huard à gorge rousse. Comme il le faisait couramment depuis quil était aveugle, le jeune chasseur rampa sur ses mains et ses pieds jusquau lac où il savait quil trouverait le huard à gorge rousse.
Lorsquil arriva au bord de leau, loiseau sapprocha de lui et dit : « Ta mère ta rendu aveugle en te frictionnant les yeux dimpuretés pendant ton sommeil. Si tu le désires, je peux nettoyer tes yeux. Couche-toi à plat ventre sur mon dos et tiens-moi par le cou. Je vais te transporter. »
Le fils doutait de la capacité de loiseau à réaliser un tel exploit, mais le huard le rassura.
« Ne pense pas à cela. Monte sur mon dos. Je vais plonger dans leau profonde avec toi. Lorsque tu manqueras dair, bouge ton corps pour men informer. »
Le jeune homme fit ce quon lui dit et le huard plongea dans le lac avec le chasseur sur son dos. Plus ils senfonçaient dans les profondeurs de leau, plus le fils sentait le corps du huard grossir, et entre ses mains, son cou semblait enfler. Lorsquil lui fût impossible de retenir son souffle plus longtemps, il secoua son corps tel que le huard le lui avait précisé et ce dernier le ramena à la surface.
« Que vois-tu? », lui demanda le huard.
« Je ne vois rien dautre quune lumière intense », de répondre le fils.
« Je dois te ramener dans leau une seconde fois, précisa le huard. Lorsque tu commencera à étouffer, secoue légèrement ton corps. »
Cette fois, la descente dura longtemps, mais lorsquils revinrent à la surface, le jeune homme pouvait voir clairement. Il pouvait même distinguer les plus petites roches des montagnes éloignées. Il décrivit ce quil voyait au huard.
« Je ne suis plus aveugle! Je vois même mieux quavant! »
« Ta vision est même trop bonne, ajouta le huard. Redescends avec moi une fois de plus et ta vue redeviendra exactement comme elle était avant que tu ne deviennes aveugle. »
Et ce fût fait. Lorsque le jeune homme ressortit de leau pour la dernière fois, sa vision était redevenue la même quauparavant. Le chasseur pouvait maintenant voir clairement le huard et il réalisa que loiseau était aussi gros quun kayak.
Lorsquils parvinrent à la rive, le fils demanda au huard ce quil pouvait faire pour le remercier de sa gentillesse.
Le huard répondit « Pour moi, je ne veux rien dautre que quelques poissons. De temps à autre, laisses-en quelques-uns pour moi dans le lac. Cest la seule nourriture dont jai besoin. »
Le fils acquiesça et retourna à la maison. Il fût tristement surpris de voir dans quelles conditions misérables il avait été contraint de vivre quand il était aveugle. Les peaux sur lesquelles il dormait étaient souillées de poussière et dinsectes. Leau quil buvait et la nourriture quil mangeait étaient remplis de poux. Il sassied néanmoins dans le coin et attendit le réveil de sa mère.
Lorsque celle-ci se réveilla, le jeune chasseur lui demanda à boire et à manger. « Jai faim et soif. Apporte-moi dabord à boire. »
Sa mère fit ce quil lui dit mais leau quelle lui apporta était si sale que son fils lui rendit la tasse en disant « Je ne boirai pas dune eau aussi dégoûtante ».
« Ainsi, tu peux voir mon fils », dit la femme. Et elle alla chercher de la nourriture et de leau saines.
Le jeune chasseur mit peu de temps à se remettre et pu reprendre ses voyages de chasse. Une année passa durant laquelle les plate-formes étaient une fois de plus remplies de trophées de chasse.
Le printemps suivant, le chasseur se prépara pour la chasse à la baleine. Il installa un nouveau toit de peau sur son baleinier et fabriqua lignes, harpons et hameçons. Lorsque la mer fût libérée de ses glaces, il leva lancre et emmena sa mère à la chasse à la baleine avec lui.
« Tiens la barre, dit-il à sa mère. Je dois moccuper du harponnage. »
Ils virent quelques baleines souffler ici et là, mais le jeune chasseur attendit jusquà ce quil en trouve une grosse tout près de son bateau. Il appela sa mère qui, ne sachant pas ce quil sapprêtait à faire, vint laider. Il lança son harpon et, après sêtre assuré que la pointe était bien prise dans la chair de la baleine, il lia lautre extrémité de la ligne au poignet de sa mère et la jeta par-dessus bord.
Prise au piège, la femme fût tirée sous leau, descendant et remontant brusquement au fil des vagues. Elle cria et fit des reproches à son fils en lui disant « Lorsque tu étais petit, je tai donné le sein. Je tai nourri et lavé. Et voilà ce que tu me fais subir maintenant! ».
Au bout dun moment, elle finit par disparaître. Pendant les années qui suivirent, les chasseurs prétendirent lavoir vu dans les vagues et avoir entendu son chant de désespoir transporté au loin par le vent.
Précédent : Tradition orale
Début
English
© The Winnipeg Art Gallery, 2002. Tous droits réservés.
|