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La planche à laver
par Joya, 19 ans

la planche à laver
fiche technique
La planche à laver
Collection du laboratoire de recherche sur les musiques du monde (LRMM)
Faculté de musique, Université de Montréal , Canada
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Par un beau matin d'été, je suis partie faire le tour de la péninsule gaspésienne, à la découverte de mon pays... La route 132 qui longe le bord du fleuve, bientôt devenu mer dans l'embouchure du golfe tant son goût est salé, m'a guidée vers deux êtres étranges, semblant appartenir à un autre siècle... L'un était grand et maigre. Ses cheveux déjà poivre et sel malgré sa vingtaine d'années, laissaient transparaître une certaine sagesse. L'autre, plus petit, ressemblait à Saint-Jean Baptiste, notre saint patron, coiffé d'une rigole de frisettes dorées, rappelant la mystique toison. Troubadours de la fin du vingtième siècle, l'un était chansonnier, l'autre était poète. Ils criaient la liberté, comme celle que chantent les crapauds de « l'Hymne au printemps » de Félix Leclerc. L'un s'accompagnait de sa vieille guitare, l'autre rythmant ses paroles au son d'un étrange instrument. Formé d'une surface vitrée et ondulée à l'intérieur d'un cadre de bois, cet objet me rappelait les planches à laver de mes aïeuls, avant que la révolution technologique ne les remplace par des cousines beaucoup plus évoluées, fonctionnant à l'électricité.

Sa planche à laver provenait de la Mauricie, un bout du pays où il avait aussi roulé sa bosse, échangée contre un réveille-matin, ultramoderne avec zap et électra-bip, le jour où il avait décidé que seuls la lune et le soleil seraient maîtres de son sommeil. À la manière de nos ancêtres, avec des dés à coudre au bout des doigts pour en faire résonner chaque atome, il laissait courir ses phalanges sur son frottoir. Lui aussi parlait de chasse-galerie, de bonhomme Sept-Heure et de violon endiablé comme ceux que l'on retrouve dans la littérature orale d'autrefois. Mais en plus, ces deux « conteurs des bois » transmettaient l'histoire d'un peuple au château troué d'azur, celle d'une petite plume volant vers la liberté et celle d'un amoureux de la vie qui luttait contre les coupes à blanc de nos forêts, la dégradation de nos rivières et la pollution de notre air, de notre ère... qu'il faudra bientôt nettoyer avant qu'il soit trop tard.

Vestiges d'une tradition perdue, porteurs des légendes et des histoires de nos ancêtres, créateurs de mythes des temps nouveaux, acrobates du langage et de l'imaginaire... Mes troubadours m'ont appris à regarder le temps, à scruter les yeux des passants et à apprécier chaque minute de la vie et chaque beauté que la nature pose sous mon regard. Ensemble, on a contemplé les forêts à perte de vue de notre pays et le fleuve, notre majestueux Saint-Laurent, qui s'immisce entre les terres apportant les nouvelles d'outre-mer et les trésors de ses fonds. Chaque vague ramenant sur la plage une traînée de coquillages et parfois quelques morceaux de vitre d'une bouteille lancée à la mer, un résidu de plastique ou une vieille poupée oubliée...

Comme chacun doit suivre son chemin, les nôtres se sont un jour quittés. Moi continuant ma quête vers l'inconnu et eux vers le bonheur. J'ai encore longé le fleuve, jusqu'au rocher Percé, nommé ainsi lorsqu'un géant affamé, croyant que c'était un gros pain, en a pris une bouchée.

À quelques pas de là, endormie sur le sable, bercée par le bruit des vagues, j'eus soudain le bout des orteils trempés. Ainsi réveillée, je m'aperçus que la marée était alors montée jusqu'à moi. Au bout de mes pieds, elle m'avait apporté un souvenir. Si simple et pourtant si grand à mes yeux... un petit morceau de verre, bombé, rayé et gondolé, comme celui d'une planche à laver. Était-ce pour que je n'oublie jamais mes amis ? Ou bien comme une note en bas de page :


fragment

P.S. Faites attention à moi, je veux rester propre.


Extrait musical : Paul-Henri Bérard


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