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La
planche à laver
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Collection
du laboratoire de recherche sur les musiques
du monde (LRMM)
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Faculté
de musique, Université de Montréal , Canada
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Par un beau matin d'été, je suis partie faire le
tour de la péninsule gaspésienne, à la découverte
de mon pays... La route 132 qui longe le bord du fleuve, bientôt
devenu mer dans l'embouchure du golfe tant son goût est
salé, m'a guidée vers deux êtres étranges,
semblant appartenir à un autre siècle... L'un était
grand et maigre. Ses cheveux déjà poivre et sel
malgré sa vingtaine d'années, laissaient transparaître
une certaine sagesse. L'autre, plus petit, ressemblait à
Saint-Jean Baptiste, notre saint patron, coiffé d'une rigole
de frisettes dorées, rappelant la mystique toison. Troubadours
de la fin du vingtième siècle, l'un était
chansonnier, l'autre était poète. Ils criaient la
liberté, comme celle que chantent les crapauds de « l'Hymne
au printemps » de Félix Leclerc. L'un s'accompagnait
de sa vieille guitare, l'autre rythmant ses paroles au son d'un
étrange instrument. Formé d'une surface vitrée
et ondulée à l'intérieur d'un cadre de bois,
cet objet me rappelait les planches à laver de mes aïeuls,
avant que la révolution technologique ne les remplace par
des cousines beaucoup plus évoluées, fonctionnant
à l'électricité.
Sa planche à laver provenait de la Mauricie, un bout du
pays où il avait aussi roulé sa bosse, échangée
contre un réveille-matin, ultramoderne avec zap et électra-bip,
le jour où il avait décidé que seuls la lune
et le soleil seraient maîtres de son sommeil. À la
manière de nos ancêtres, avec des dés à
coudre au bout des doigts pour en faire résonner chaque
atome, il laissait courir ses phalanges sur son frottoir. Lui
aussi parlait de chasse-galerie, de bonhomme Sept-Heure et de
violon endiablé comme ceux que l'on retrouve dans la littérature
orale d'autrefois. Mais en plus, ces deux « conteurs des
bois » transmettaient l'histoire d'un peuple au château
troué d'azur, celle d'une petite plume volant vers la liberté
et celle d'un amoureux de la vie qui luttait contre les coupes
à blanc de nos forêts, la dégradation de nos
rivières et la pollution de notre air, de notre ère...
qu'il faudra bientôt nettoyer avant qu'il soit trop tard.
Vestiges d'une tradition perdue, porteurs des légendes
et des histoires de nos ancêtres, créateurs de mythes
des temps nouveaux, acrobates du langage et de l'imaginaire...
Mes troubadours m'ont appris à regarder le temps, à
scruter les yeux des passants et à apprécier chaque
minute de la vie et chaque beauté que la nature pose sous
mon regard. Ensemble, on a contemplé les forêts à
perte de vue de notre pays et le fleuve, notre majestueux Saint-Laurent,
qui s'immisce entre les terres apportant les nouvelles d'outre-mer
et les trésors de ses fonds. Chaque vague ramenant sur
la plage une traînée de coquillages et parfois quelques
morceaux de vitre d'une bouteille lancée à la mer,
un résidu de plastique ou une vieille poupée oubliée...
Comme chacun doit suivre son chemin, les nôtres se sont
un jour quittés. Moi continuant ma quête vers l'inconnu
et eux vers le bonheur. J'ai encore longé le fleuve, jusqu'au
rocher Percé, nommé ainsi lorsqu'un géant
affamé, croyant que c'était un gros pain, en a pris
une bouchée.
À quelques pas de là, endormie sur le sable, bercée
par le bruit des vagues, j'eus soudain le bout des orteils trempés.
Ainsi réveillée, je m'aperçus que la marée
était alors montée jusqu'à moi. Au bout de
mes pieds, elle m'avait apporté un souvenir. Si simple
et pourtant si grand à mes yeux... un petit morceau de
verre, bombé, rayé et gondolé, comme celui
d'une planche à laver. Était-ce pour que je n'oublie
jamais mes amis ? Ou bien comme une note en bas de page :

P.S. Faites
attention à moi, je veux rester propre.
Extrait musical : Paul-Henri Bérard
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