Le 23 juin 1925, six hommes se tenaient debout sur le plus haut sommet du Canada, parcourant du regard le reste des monts St-Elias à leurs pieds. Partout ailleurs au Canada, les montagnes qu’observaient de haut les alpinistes auraient surplombé le paysage. Ici toutefois, ces hommes se dressaient sur le plus haut sommet au Canada : le mont Logan.

L’histoire de cette ascension commence en fait un an avant que les alpinistes épuisés, privés d’oxygène, n’arrivent au sommet du mont Logan. En 1922, le professeur A.P. Coleman de l’université de Toronto, s’était adressé au Club Alpin du Canada pour lui proposer l’ascension du mont Logan. Avec cette idée en tête, le Club Alpin du Canada s’est lancé dans les préparatifs de l’ascension. Pour faire de cette expédition une aventure véritablement internationale, le Club s’est adressé à des alpinistes britanniques et américains. Puis vint la sélection du chef. A.H. MacCarthy de la Colombie Britannique fut choisi; il jouissait de la confiance de tous les membres de l’expédition. Comme W.W. Foster, l’un de ceux qui fut choisi pour escalader le mont Logan, nota dans son journal :


«C’était un fait reconnu que le choix d’un chef était la première condition essentielle au succès de l’expédition, et ce choix fut l’objet d’une réflexion empreinte d’inquiétude; mais dès le moment où le capitaine A.H. MacCarthy accepta de prendre les rênes, la plus grande confiance régna, ses qualités exceptionnelles de grimpeur et de chef faisant de lui la personne idéale pour le poste.» (W.W. Foster, «The Story of the Expedition», Canadian Alpine Journal, Vol. 15, 1925, p.48)
Les autres membres de l’expédition étaient H.F. Lambart (chef adjoint, arpenteur géomètre du Dominion en prêt de service du ministère de l’Intérieur), W.W. Foster, A. Carpe, H.S. Hall fils, N.H. Read, R.M. Morgan, et A. Taylor.

Camp Cascades, au pied de la paroi de glace (environ 2286 mètres).
Trekking vers le camp Cascades
Photo © Whyte Museum of the Canadian Rockies, (V14 / ACOP / 813 #118, Photogaphe : H.F. Lambart)


Puis vint la tâche ardue de trouver un chemin vers le mont Logan. De nos jours, les alpinistes peuvent se faire déposer en avion sur les glaciers qui entourent le massif du mont Logan. À l’époque toutefois, nos alpinistes ne pouvaient se prévaloir de ce privilège. Par conséquent, MacCarthy entrepris trois voyages dans la région afin de déterminer le meilleur parcours possible. Le premier parcours examiné commençait à Whitehorse, au Yukon; de là, l’équipe aurait à parcourir la région de Kluane en suivant un chemin de roulage. Cette piste exigerait toutefois de parcourir 96 kilomètres (58 milles) à travers les glaciers dans une région encore jamais explorée. La deuxième route potentielle commençait à Yakutat; par cette route, les grimpeurs auraient à traverser les glaciers Malaspina et Seward, puis à contourner le massif par le sud-ouest. Ici, la traversée des glaciers représentait 100 kilomètres (62 milles) de route. La troisième possibilité consistait à prendre le train vers un petit village minier nommé McCarthy, en Alaska, puis à poursuivre la route en remontant la vallée de Chitina au pied du glacier Chitina. De là, les alpinistes auraient à franchir les glaciers Chitina, Walsh et Logan. Cet itinéraire était mieux connu que les autres, et c’est finalement celui qu’empruntèrent les membres de l’expédition. Les grimpeurs pouvaient consulter des cartes et des photographies produites par la Commission de la frontière internationale en 1912 et 1913.

Même si la route à partir de MacCarthy était mieux connue, personne n’avait encore jamais voyagé à moins de 40 kilomètres (25 milles) du mont Logan. Il y avait donc beaucoup d’incertitudes. C’est pourquoi MacCarthy entreprit une deuxième mission de reconnaissance. Il souhaitait établir un parcours, connaître les conditions auxquelles l’équipe aurait à faire face, décider du matériel à emporter, et enfin choisir la meilleure façon possible d’atteindre le sommet du massif Logan. MacCarthy se rendit compte que l’approvisionnement nécessaire à cette expédition aux proportions épiques serait immense. Devant ce dilemme, il retourne à nouveau dans la région en février 1925 et parcourt la région en traîneau à chiens pour déposer dans des caches 8600 kilogrammes (19 111 livres) de provisions sur le chemin menant vers le mont Logan. (Monty Alford, «The Raven and the Mountaineer», (Surrey, B.C. :Hancock House Publishers Ltd.), 2005, p. 38)

L’expédition commença le 2 mai 1925 avec le départ de l’équipe à bord d’un navire en partance de Seattle à destination de Cordova, en Alaska. De Cordova, l’équipe se rendit au village de McCarthy. Le 12 mai, elle entreprit de franchir les 140 kilomètres (88 milles) de la vallée de Chitina avec chevaux et mules. Le 17 mai, l’équipe arrivait au pied du glacier Chitina où il lui fallait commencer à franchir 80 kilomètres sur les glaciers avant de parvenir au massif du mont Logan.

Dès qu’ils posèrent le pied sur le glacier Chitina, les alpinistes abandonnèrent les chevaux et les mules pour se faire eux-mêmes bêtes de somme. De cet endroit, ils allaient commencer le voyage en terre inhospitalière, hostile à toute forme de vie. Comme le nota l’un des membres de l’expédition après coup, «pendant 45 jours, nous avons marché sur la neige et la glace sans jamais croiser de plantes ou d’animaux.» (W.W. Foster, «The Story of the Expédition», Canadian Alpine Journal, Vol. 15, 1925, p. 54)

Le 22 mai, lorsque l’expédition parvint à la cache de la frontière, deux traîneaux les attendaient. À partir de ce point, les membres de l’équipe transportèrent les bagages par traîneau, ou sur leurs épaules selon la nature du terrain.

Le 25 mai, l’expédition atteignit la cache principale sur le glacier Ogilvie, située à 13 kilomètres (8 milles) au pied des Cascades, une paroi de glace abrupte de 2377 mètres (7800 pieds) où le camp de base avancé serait installé. Les provisions furent transportées par traîneau des caches jusqu’à la paroi Cascades. Tandis qu’il tirait les traîneaux vers la paroi Cascades, Foster nota à quel point il était facile de transporter les provisions par traîneau; ils remarqua aussi la beauté et les dangers qui attendaient les grimpeurs sur la route vers le mont Logan :

Nuage d'avalanche composé de neige et de glace qui s'étend sur la bordure sud du glacier Ogilvie.
Avalanche à la paroi Cascades
Photo © Whyte Museum of the Canadian Rockies, (V14 / ACOP / 813 #117,Photographe : H.F. Lambart)
«Les traîneaux du Yukon se sont avérés fort utiles, et en reprenant la route très tôt après une heure du matin, nous pouvions profiter d’une bonne croûte sur la neige déposée sur le glacier. Tous ces efforts étaient récompensés par la beauté exceptionnelle de ce vaste paysage de glace et de neige. À notre premier voyage vers la Cascade, l’équipe a été saluée par une gigantesque avalanche dévalant des milliers de pieds depuis les hauteurs. Son volume était tel que pendant dix bonnes minutes après l’événement, des nuages floconneux de glace pulvérisée soufflaient encore sur le glacier Ogilvie, où l’avalanche avait dévalé.» (W.W. Foster, «The Story of the Expedition», Canadian Alpine Journal, Vol. 15, 1925, pp. 54-55)

Le 31 mai, l’expédition put enfin finir le transfert du matériel et des provisions au pied des Cascades. L’exploit était de taille : «Pour ce faire, il a fallu que les membres de l’expédition transportent eux-mêmes 4000 livres de matériel, de provisions, et de fournitures sur une distance de 308 milles, chaque membre transportant en moyenne 70 livres sur 40 milles et relayant deux tonnes sur 8 milles.» (W.W. Foster, «The Story of the Expedition», Canadian Alpine Journal, Vol. 15, 1925, p.55)
Les alpinistes devaient maintenant s’attaquer à une tâche démoralisante : l’ascension de la paroi Cascades. Au sommet de la paroi de glace, les grimpeurs pénétrèrent dans la fosse King. En deux jours, ils transportèrent 680 kilogrammes (1500 livres) sur les 300 mètres (980 pieds) qui séparaient la paroi Cascades de la crête Quartz, à la base de la fosse King. Il leur a fallu pour cela tirer les traîneaux par un chemin dont la pente atteignait par endroit 45 degrés. La piste était marquée par des baguettes de saule à 31 mètres (100 pieds) de distance l’une de l’autre; ces baguettes plantées jusqu’au sommet ou presque allaient devenir indispensables lors de la descente.

Le 3 juin, l’équipe quitta le camp de base avancé, et entreprit l’ascension de la paroi Cascades une dernière fois. Une fois la crête Quartz franchie, ils pressèrent le pas pour arriver au sommet Observation le 6 juin. De cet endroit, il pouvait apercevoir le col de King au bout de la fosse King.
Au camp Observation (à 3110 mètres, ou 10 200 pieds), une violente tempête s’abattit sur eux. Le chef de l’expédition, MacCarthy, se souvient :

«La tempête dura toute la nuit, et elle était parfois d’une violence inouïe, menaçant d’emporter avec elle les trois tentes alpines. Au matin, le vent était tombé et un épais brouillard subsistait. Vers neuf heures, le brouillard semblait vouloir se lever. Tous les membres de l’expédition se chargèrent de paquets d’environ 35 livres, et nous reprîmes le chemin muni de deux cordes, de raquettes, et de baguettes de saule dans l’espoir de tracer une bonne piste et de déposer nos provisions dans une cache, dans un bon endroit près du col.» (A.H. MacCarthy, «The Climb», Canadian Alpine Journal, Vol. 15, 1925, p. 61)
Alpinistes tirant un traîneau sur le glacier Ogilvie; on aperçoit la «chute de glace» Cascades dans le lointain, à gauche.
Camp Cascades
© Whyte Museum of the Canadian Rockies, (V14 / ACOP / 813 #120, Photographe : H.F. Lambart)



À six kilomètres du camp Observation, l’équipe se retrouva devant une chute de glace. Cette chute était relativement facile à traverser, mais une fois parvenue au sommet de neige et de glace, l’équipe se retrouva enveloppée dans un brouillard épais; il tombait une neige fondue si dense que les membres jugèrent qu’il valait mieux revenir sur leurs pas de peur de tomber dans une crevasse. C’est au retour vers le camp Observation que les baguettes de saules furent utiles : «Sur le chemin du retour, une bonne partie de la piste avait été entièrement effacée par la tempête de neige; c’est alors que nous vîmes à quel point les baguettes de saule étaient essentielles dans le brouillard ou la tempête. Elles nous permettent de suivre une voie sûre.» (A.H. MacCarthy, «The Climb», Canadian Alpine Journal, Vol. 15, 1925, p.61) À leur retour au camp Observation, le ciel était clair et dégagé. L’incident fut une leçon très utile pour MacCarthy sur l’imprévisibilité de la météo en montagne : «Cette histoire m’a amené à deux suggestions de même sens : "Éviter de retarder le départ pour la seule raison que le temps ne s’y prête guère, et prévoir le matériel nécessaire et aller de l’avant" : et encore : "Qu’il fasse beau au moment du départ ne signifie pas qu’il fera beau toute la journée; préparez-vous au pire et soyez prêt à l’affronter le moment venu".» (A.H. MacCarthy, «The Climb», Canadian Alpine Journal, Vol. 15 1925, pp. 61-62) Les membres de l’équipe atteignirent le col King à la deuxième tentative; ils y trouvèrent un emplacement idéal pour ériger leurs tentes, sous le col à 4020 mètres (13 200 pieds) d’altitude.

Le 8 juin, ayant à l’esprit un endroit pour établir le campement au col King, l’expédition quitta le camp Observation en transportant 300 kilos (650 livres) de matériel et de provisions vers le camp Col (4420 mètres, ou 14 500 pieds). L’équipe prit d’importantes mesures pour protéger le camp contre les vents violents qui sévissent dans les montagnes. Pour que le campement soit à l’abri des vents violents, il était situé à proximité du versant escarpé du col et des plates-formes furent aménagées dans la neige pour recevoir les tentes.

Le 10 juin, une équipe de reconnaissance entreprit de travers une piste raisonnablement sûre en direction du col King, à une altitude 5090 mètres (16 700 pieds). Un passage baptisé «brèche de MacCarthy» permit à l’équipe de «franchir une crête sinistre jusqu’à une partie plus élevée de la piste». (A.H. MacCarthy, «The Climb», Canadian Alpine Journal, Vol. 15, 1925, p.64) Au cours des jours qui ont suivi, les alpinistes hissèrent les provisions plus haut sur la montagne, et leur travail fut affligé de nombreux retards imputables au mauvais temps.

Le 16 juin, les grimpeurs abandonnèrent le camp Col et entreprirent une marche pénible jusqu’au col King pour ensuite établir un autre campement qu’ils appelleraient plus tard «camp Windy» ou «camp venteux». Ce camp était situé à 5090 m (16 700 pieds) d’altitude. Rendu à ce point, MacCarthy fit une sombre observation sur les effets d’une charge de travail intense combiné aux effets de l’altitude sur les grimpeurs : «L’équipe est en pleine forme, mais elle n’est pas assez forte pour tout le travail qu’il faut accomplir.» (Journal de MacCarthy dans A.H. MacCarthy, «The Climb», Canadian Alpine Journal, Vol. 15, 1925, p.66)

Le 17 juin, l’équipe entreprend une nouvelle mission de reconnaissance dans la montagne afin de donner l’occasion au groupe «d’échapper au travail ingrat et pénible» et «d’établir notre position exacte sur le massif». (A.H. MacCarthy, «The Climb», Canadian Alpine Journal, Vol. 15, 1925, p.66) Les membres de l’équipe escaladèrent la montagne pendant environ cinq heures, mais furent incapables d’établir leur position en raison de l’épais brouillard. Ce soir-là, les alpinistes subirent les températures les plus froides qu’ils allaient connaître sur la montagne. Le mercure descendit en effet à –37 oC (-35 oF).

Le 18 juin, cinq des grimpeurs, dirigés par Lambart, descendirent jusqu’au camp Col en s’étant donné pour double mission de passer une bonne nuit de sommeil et de transporter de plus amples provisions jusqu’au camp Windy. Les trois autres grimpeurs, MacCarthy à leur tête, se dirigèrent vers un ensellement entre le double pic qui les séparait de leur but, le sommet du mont Logan. La température, toutefois, allait à nouveau contrecarrer leurs plans. Les forts vents les empêchèrent de dépasser l’ensellement. MacCarthy fit plus tard la constatation suivante :

«Couchés sur le ventre pour jeter un coup d’oeil au-delà du rebord de l’ensellement, nous avons pu apercevoir un autre double pic à environ trois milles plus loin. Il s’agissait de toute évidence du véritable double pic situé un peu plus bas que le sommet principal et illustré sur la carte au nord-ouest de celui-ci, mais nous ne pouvions rien voir au-delà. Chacun avait une opinion différente : s’agissait-il là de notre objectif final ou simplement de l’avant-dernière étape avant le véritable sommet? Nous estimions qu’il nous fallait, dans la mesure du possible, escalader les deux sommets les plus élevés du massif afin de nous assurer de mettre le pied sur le point le plus élevé de la montagne.» (A.H. MacCarthy, «The Climb», Canadian Alpine Journal, Vol. 15, 1925, p.66)

Les grimpeurs furent tout de même en mesure de trouver un bon endroit pour établir un campement sous le double pic situé derrière celui qu’il venait tout juste d’escalader. Mais le sommet de ce double pic était-il le véritable sommet, ou bien celui-ci était-il encore plus loin? Cette question allait rester sans réponse jusqu’à l’assaut final.
Le 19 juin, les trois grimpeurs du camp Windy partirent rejoindre le reste de l’expédition pour les aider à transporter les provisions vers l’amont. Les températures glaciales commençaient à faire des victimes parmi les grimpeurs. Les chaussures portées jusqu’à ce jour étaient désormais si usées qu’elles ne parvenaient plus à les protéger contre les morsures du froid. Le temps était venu d’échanger les chaussons contre des mocassins et plusieurs couches de chaussettes. De plus, Morgan montraient des signes de gelures aux doigts et aux pieds. Ce problème allait marquer la fin de son ascension. Hall choisit d’abandonner l’aventure et offrit d’apporter son aide à Morgan, affaibli, lors de la descente. Mais avant de ce faire, il prit soin de transporter les paquets les plus lourds vers le prochain campement. Ce faisant, il a permis aux autres membres de l’expédition d’éviter de dépenser trop d’énergie et d’augmenter leurs chances de réussir l’assaut du sommet.

Le 21 juin, Hall et Morgan entreprirent la descente en pleine tempête de neige. Pendant presque toute la matinée, la tempête prit en otage le reste de l’équipe qui dut rester au campement, incapable d’avancer dans la montagne. La tempête finit par se calmer, «et le campement ainsi que la montagne furent baignés des chauds rayons du soleil». (A.H. MacCarthy, «The Climb», Canadian Alpine Journal, Vol. 15, 1925, p. 68) Grâce à ce changement fortuit de température, l’équipe fut en mesure de progresser jusqu’au camp Ridge, à une altitude de 5600 mètres (18 500 pieds). À mesure que les alpinistes approchaient du but, l’effet combiné de l’altitude et de l’énergie dépensée pour se rendre à cette étape commençait à se faire ressentir. «Nous semblions nous contenter de rester assis à contempler le travail accompli plutôt que de poursuivre nos efforts; nos gestes étaient d’une lenteur pénible et inefficace, et le moindre effort nous obligeait à haleter jusqu’à nous donner envie de nous reposer.» (A.H. MacCarthy, «The Climb», Canadian Alpine Journal, Vol. 15, 1925, p.69)

Le lendemain matin, l’équipe leva le camp à 11 heures. Après trois heures et demie de déplacement, les membres de l’expédition réussirent à franchir six kilomètres (quatre milles) jusqu’au camp Plateau. À 5460 mètres (17 900 pieds) d’altitude, ce camp était le dernier avant l’assaut final du sommet. Les hommes venaient à peine d’établir le campement qu’une tempête fondit sur eux. Bien que les provisions suffisaient à attendre que le tempête se calme, MacCarthy était de plus en plus préoccupé par l’état physique des membres de son équipe : Il prit note de ses inquiétudes dans son journal :

«Avons mangé à 16 heures, discuté des plans avec toute l’équipe et décidé de tenter l’assaut dès que l’occasion se présenterait. Avons huit jours de provisions et de combustible devant nous; pourrions subvenir à nos besoins pendant dix à douze jours, mais ne crois pas que nos forces dureront tout ce temps, et la tâche qui nous attend - probablement deux autres pics à franchir - exigera un effort surhumain; il faut pousser, pousser le plus vite possible, et plus encore.» (Journal de MacCarthy dans A.H. MacCarthy, «The Climb», Canadian Alpine Journal, Vol. 15, 1925, pp. 69-70)

Afin d’avoir une meilleure idée des effets de l’altitude de sur les grimpeurs, Allen Carpe tenta une expérience pour déterminer comment l’altitude affectait sa capacité de retenir sa respiration. Au niveau de la mer, il parvenait à retenir sa respiration pendant 75 secondes. Toutefois, à 5600 mètres (18 500 pieds), il ne parvenait plus qu’à la retenir pendant 20 secondes. (Allen Carpe, «Observations», Canada Alpine Journal, Vol 15, 1925, p. 85)

Cette nuit-là, le camp fut battu par la tempête, et les forts vents menacèrent d’arracher les tentes. Toutefois, à mesure que la matinée avançait, la tempête finit par se calmer pour être remplacée par un brouillard dense qui ne se leva qu’autour de 10 heures ce matin-là. L’équipe reprit bientôt la route en deux cordée de trois grimpeurs. Cependant, personne ne savait encore si le double pic marquait la fin de l’expédition ou s’il faudrait encore aller plus loin. Au bas du dernier versant du double pic, les alpinistes échangèrent leurs raquettes contre des crampons. C’est ici que MacCarthy dut résoudre un dilemme : fallait-il escalader jusqu’au sommet le double pic ou trouver une voie plus facile où se trouvait peut-être le véritable sommet ?

«Je pris à nouveau les choses en mains, mais je ne réussis pas cette fois à faire ce qui nous aurait peut-être épargné beaucoup d’inquiétude et de souffrance. Plutôt que de tracer une route autour et au-delà de cet épaulement nord, ce qui nous aurait permis d’apercevoir le sommet plus élevé qui s’élevait à l’horizon et d’entreprendre immédiatement le chemin vers ce sommet, j’ai choisi d’attaquer le côté ouest de l’épaulement qui nous cachait l’horizon à l’est. Comme nous le démontrèrent la suite des choses à l’aller comme au retour, ce parcours imposa à notre équipe de nombreuses heures de travail inutile et de lourds efforts. Mais sans une connaissance parfaite de la montagne, eut-ce été une bonne décision d’alpiniste ne pas tenir compte du dôme élevé et du double pic, si près de nous, et de nous attaquer directement aux sommets élevés deux milles plus loin, alors que toutes les données à notre disposition nous laissaient croire qu’il n’y avait qu’une différence de 50 pieds d’altitude? Pendant de nombreux jours en 1924 et au cours du voyage entrepris en hiver, j’avais étudié les sommets du massif à la lunette, et un jour sur deux le sommet sous mes yeux semblait être celui qui était le plus élevé des deux. Malgré la carte, j’allais devoir être convaincu par des observations sur place, à partir de l’un des deux sommets, avant de concéder l’honneur à l’un ou à l’autre. J’estimais par conséquent qu’il fallait escalader les deux sommets pour nous assurer d’avoir atteint notre objectif.» (A.H. MacCarthy, «The Climb», Canadian Alpine Journal, Vol. 15, 1925, pp. 70-71)

Tandis que les grimpeurs escaladèrent le double pic, la pente se fit de plus en plus abrupte et dangereuse, et la chute d’un seul des grimpeurs pouvait entraîner une longue dégringolade pour les deux autres malheureux qui étaient attachés à lui par une corde.
Finalement, à 16 h 20 ce jour-là, l’équipe atteignit le sommet du double pic. C’était le point le plus élevé auquel tous les membres de l’expédition n’étaient jamais parvenus. Ce n’était toutefois pas le véritable sommet. Il suffisait en effet que les grimpeurs jettent un coup d’oeil vers le sud-est en levant les yeux pour se rendre compte que le véritable sommet était à peine à trois kilomètres (deux milles) de distance. Il y avait toutefois entre les grimpeurs et cet autre sommet une dénivellation de 300 mètres. De plus, l’une des cordées dut descendre à la base de l’épaulement qu’elle venait tout juste d’escalader afin de récupérer des provisions déposées dans la cache.

Une fois l’équipe regroupée sur l’ensellement du double pic, elle entreprit l’escalade du sommet. Alors que MacCarthy atteignit le point le plus élevé de la crête nord qui mène au somment, il fut témoin d’un phénomène exceptionnel :

«Devant moi, à portée de main, je vis un spectacle merveilleux, des plus étonnants... Mon propre reflet au centre d’un petit arc-en-ciel qui faisait un cercle complet.

«Depuis plusieurs jours, nous avions de toute évidence affectée par la lourde charge de travail et l’air raréfié. J’avais la tête légère, comme cela se produit lorsque quelqu’un plane dans les airs, saute dans le l’espace en accomplissant d’impossibles exploits physiques. Et maintenant, j’apercevais une chose peut-être irréelle, un cerceau placé là par la nature dans lequel je pouvais sauter alors que mes jambes et mes pieds étaient lourds comme du plomb après une pénible épreuve. Aussi rapidement que possible, je traversai à grands pas l’espace qui me séparait du sommet de la crête et là, tendant la corde, j’attendis le verdict de Carpe et Foster qui vinrent me rejoindre. C’est avec soulagement que j’entendis Carpe dire : "Il s’agit là du spectre de Broken, entourée d’un halo." Et Foster, tout près, confirma ce verdict.» (A.H. MacCarthy, «The Climb», Canadian Alpine Journal, Vol. 15, 1925, p.72)

Mais les grimpeurs eurent peu de temps pour admirer ce phénomène: il restait encore beaucoup de chemin à parcourir et ils ne savaient pas encore si le parcours serait franchissable. Finalement, à 20 heures, le 23 juin, les six grimpeurs posèrent le pied sur le sommet de la plus haute montagne du Canada. Mais ils eurent peu de temps pour savourer leur exploit : une tempête venait vers eux. Après avoir consacré près de deux mois et demi à tracer une piste de McCarthy jusqu’au sommet du mont Logan, ils ne purent jouir du fruit de leurs efforts que pendant une vingtaine de minutes.

La descente fut encore plus épique. Ils rebroussèrent chemin jusqu’à ce que la piste devienne invisible. Comme pour empirer la situation, ils avaient épuisé leur stock de baguettes de saule le matin même. Puis, la tempête se mit de la partie. Se rendant compte qu’ils n’arriveraient pas au campement dans de telles conditions, à 1 h 30 dans la nuit du 24 juin, les grimpeurs creusèrent deux grottes dans la neige pour échapper à la tempête. Ils finirent par abandonner leur grotte et poursuivent la descente dans l’espoir de trouver une baguette de saule. MacCarthy désigna Taylor pour diriger la descente. Toutefois, comme se le rappelle MacCarthy, il fallut d’abord le convaincre : «[À] ce point, il était plus facile de donner des ordres que de se faire obéir, d’autant plus si les ordres étaient donnés d’une voix affaiblie, chancelante. En tout cas, ce n’est pas avant deux heures cet après-midi là que nous finîmes par quitter ces misérables cavités dans la neige, solidement attachés au cordage; nous reprîmes notre descente, en titubant et en trébuchant.» (A.H. MacCarthy, «The Climb», Canadian Alpine Journal, Vol. 15, 1925, p.75)

Lorsqu’ils reprirent la route, la visibilité était devenue si mauvaise que MacCarthy, qui fermait la marche, avait peine à voir les membres de l’expédition devant lui. Comme pour ajouter à la difficulté, les grimpeurs ne savaient pas du tout ce qu’il y avait devant eux. La visibilité était devenue si mauvaise que le pauvre Taylor marcha tout droit vers une falaise, dégringolant 10 mètres plus bas dans un banc de neige. Les autres membres de l’expédition lui firent remonter la falaise avant de reprendre la route. Puis MacCarthy vécut à son tour une expérience semblable : «Peut-être en guise de punition pour m’être moqué d’Andy en lui disant avec facétie que ce n’était pas une bonne idée de quitter la cordée sans avertir les autres, je me suis bientôt retrouvé à dévaler la pente sur 15 pieds par-dessus une congère; je fus stoppé net, à m’en briser les côtes, par les efforts combinés de Carpe et Foster.» (A.H. MacCarthy, «The Climb», Canadian Alpine Journal, Vol. 15, 1925, p. 76)

Puis l’équipée finit par avoir de la chance lorsque Read posa les yeux sur une des baguettes repères. Maintenant qu’ils avaient trouvé une balise, il suffisait de les suivre l’une après l’autre jusqu’au camp Plateau. C’était en effet ce qu’ils croyaient en théorie. La visibilité réduite allait leur compliquer la tâche. Alors que la deuxième cordée, dirigée par Lambart, parvint au camp Plateau vers 20 h 30 sans autre incident, la cordée de MacCarthy joua de malchance. Désorientée après s’être arrêtée pour fixer un piquet, elle reprit la route vers le sommet. Elle avança ainsi pendant une heure avant de se rendre compte de qu’elle avaient pris la mauvaise direction. Après avoir corrigé leur erreur, les membres de la cordée se mirent à avoir des hallucinations à apercevoir des falaises de glace, des granges et d’autres abris. Ils sont finalement parvenus sains et sauf au camp Plateau vers 5 heures, le matin du 25 juin.

Le 26 juin, l’expédition reprit la descente à partir du camp Plateau en laissant derrière son matériel et ses provisions «au sort que lui réserverait la vengeance impitoyable du mont Logan.» (A.H. MacCarthy, «The Climb», Canadian Alpine Journal, Vol. 15, 1925, p.78) Ses membres entreprirent la descend en raquettes, mais autour du clan Ridge, ils durent échanger les raquettes contre des crampons pour être en mesure de descendre une pente balayée par le vent. Il venait à peine d’enfiler les crampons que le vent très intense se leva provoquant des gelures à leurs mains dénudées.

Lorsqu’ils atteignirent finalement le col King, les grimpeurs firent une pause bien méritée pendant 36 heures tandis que Foster apportait les soins médicaux à chacun, dans la plupart des cas pour soigner des gelures. Ils finirent par reprendre la route, récupérèrent leur traîneau à la chute de glace sous le col King et avancèrent rapidement jusque qu’à la crête Quartz, où ils durent à nouveau l’abandonner.

Le 28 juin, l’expédition arriva au camp Cascade, parcourant la paroi périlleuse de la paroi Cascades malgré le risque d’avalanche. De cet endroit, il leur fallait encore franchir les 220 kilomètres qui les séparaient du village de McCarthy. Ils étaient toutefois parvenus à une altitude où ils n’avaient plus à craindre les dangers associés au mal des montagnes. MacCarthy écrivit ces mots à leur arrivée au camp Cascade :

«C’est ainsi qu’à minuit, le 28 juin, nous étions revenus à l’altitude où les hommes réfléchissent et respirent et travaillent de façon normale et peuvent donc être tenus responsables de leurs gestes. Si, parfois, l’aventure en haute altitude s’est faite dure et désagréable, j’en demande pardon à mes compagnons.» (A.H. MacCarthy, «The Climb», Canadian Alpine Journal, Vol. 15, 1925, p.80)

Après s’être reposée au camp cascades, l’équipe reprit la route le 1er juillet. Il lui fallait se déplacer de nuit, puisque le jour la neige était trop molle pour qu’on puisse s’y déplacer. Les déplacements étaient de plus en plus pénibles, car plusieurs membres de l’expédition souffraient de gelures aux pieds.

Le 4 juillet, l’expédition arriva à la cache Baldwin-Frazer où elle devait se réapprovisionner en nourriture. Malheureusement, un ours était passé par-là avant eux. Plus tard ce soir-là, l’équipe «éprouva un immense plaisir à quitter le glacier et posa le pied sur le tapis de verdure à ses côtés, premier signe de végétation après 45 jours passés sur la glace.» (W.W. Foster, «The Story of the Expedition», Canadian Alpine Journal, Vol. 15, 1925, p. 56) Le lendemain, l’expédition atteignait la cache Chitina. Toutefois, un ours les avait à nouveau devancés. Pressant l’allure, le groupe réussit finalement à se rendre, à 19:30 vers une cache qui était restée intacte.

Au camp Hubrick, les membres de l’expédition construisirent deux radeaux et se laissèrent flotter sur la rivière Chitina jusqu’à McCarthy : certains des membres de l’équipe avaient des gelures si graves qu’ils avaient de la difficulté à marcher. Le 16 juillet, les six grimpeurs décidèrent donc de franchir la rivière sur des radeaux, le «Logan» et le «Loganette». Ils découvrirent cependant qu’ils étaient meilleurs alpinistes que marins. Le «Logan» à bord duquel prenaient place Taylor, Read et Lambart, dériva jusqu’à environ 48 kilomètres de McCarthy avant que le radeau ne s’échoue. Le lendemain, ils marchèrent jusqu’à McCarthy pour annoncer au monde la réussite de l’ascension du mont Logan. Le «Loganette» n’eut pas la même chance que le «Logan». Le radeau qui transportait MacCarthy, Carpe, et Foster, se renversa après avoir franchi seulement 30 kilomètres (19 milles). Il leur fallut donc franchir à pied les 100 kilomètres ou plus restants (62 ou 70 milles) avant d’atteindre McCarthy. Ils arrivèrent au village minier le 15 juillet, mettant ainsi un terme à une expédition couronnée de succès : ils avaient atteint leur objectif sans subir de pertes de vie.

Il allait s’écouler encore 25 autres années avant que quelqu’un d’autre n’entreprenne l’ascension du mont Logan. Ce n’est qu’en 1950 que deux autres expéditions réussiraient atteindre le sommet en passant par le parcours de la fosse King, qui avait été franchi pour la première fois par l’équipe de MacCarthy.