Le festival de la chanson folklorique de Miramichi (1986) de Susan Butler

La rivière Miramichi est la deuxième plus longue dans le Nord-Ouest du Nouveau-Brunswick. Ses bras Nord-Ouest et Sud-Ouest ainsi que leurs affluents, les petites rivières qui se déversent dans la partie principale de la Miramichi, forment un réseau hydrographique qui couvre le comté de Northumberland.

La prononciation de « Miramichi » peut être intimidante pour ceux qui voient le mot écrit pour la première fois. Il faut mettre l’accent sur la première et la dernière syllabes. On dit que Miramichi est le plus ancien mot autochtone donné à un lieu-dit en Amérique du Nord. Plusieurs sens lui ont été donnés, mais aucun n’est exact. Il est possible qu’il désigne la rivière et ses bras; toutefois, personne ne sait vraiment d’où vient le mot.

La rivière Miramichi a été pendant de nombreuses années le refuge des sportifs, particulièrement des amateurs de pêche au saumon. L’exploitation forestière était l’une de ses principales industries.

La région a longtemps été décrite comme « Le paradis des chasseurs ». Lord Beaverbrook, l’un des plus grands bienfaiteurs et homme d’État du Nouveau-Brunswick, a grandi sur les berges de la rivière Miramichi. C’est lui qui a jeté les bases du plus ancien festival en Amérique du Nord, le Festival de la chanson folklorique de Miramichi. Jeune garçon, il avait une devise: « Nous sommes des meneurs, que ceux qui le peuvent, nous suivent. » Et, sur le plan du folklore local, c’est bien ce que les résidents de la Miramichi sont depuis quarante ans : des meneurs.

En 1947, Lord Beaverbrook a demandé à Louise Manny, une amie historienne de la région : « Pourquoi n’iriez-vous pas recueillir les chansons folkloriques du Nouveau- Brunswick? Je vous enverrai une bonne enregistreuse. » Louise Manny était très sceptique. « Je ne crois pas que de telles chansons existent », lui a-t-elle répondu. Lord Beaverbrook a répliqué qu’elle pourrait être surprise. Il lui a chanté quelques lignes de la chanson « The Jones Boys » –

« Ah, les Jones Boys construisirent un moulin
Sur le versant d'une colline,
Et ils ont travaillé toute les jours et toutes les nuits
Mais le moulin n'a jamais été une réussite. »

Il s’agissait de l’une des chansons préférée de Lord Beaverbrook qu'il a chantée toute sa vie, alors qu’il poursuivait son travail d’éditeur et qu’il bâtissait son empire de presse. Il l’a enseignes à son ami, Sir Winston Churchill, qui, à son tour, l'a montrée à plusieurs grands hommes d’État.

Louise Manny a accepté la mission que lui avait confiée Lord Beaverbrook et elle est parte, avec son amie Bessie Crocker, à la recherche de chansons folkloriques. Elles ont été très surprises : elles ont entendu des chansons en gaélique et en français, des ballades médiévales et du dix-huitième siècle, des chansons du Maine et d’autres parties des États-Unis… et des chansons locales. Cette première collecte constitue la collection Beaverbrook. Une fois sa mission accomplie, Louise Manny a continué à recueillir des chansons pour sa propre collection. Elle a lutté aussi avec ferveur pour la préservation du folklore. À la fin des années quarante, elle a fait de la radio. Dans le cadre de son émission hebdomadaire, elle invitait des gens avec qui elles avait communiqué à venir y chanter leurs chansons.

En 1958, Louise Manny, appuyée par le New Brunswick Travel Bureau, le gouvernement provincial, le Newcastle Rotary Club et des dons privés, a inauguré le premier Festival de la chanson folklorique de Miramichi. Le festival se tenait à l’hôtel de ville Lord Beaverbrook Town Hall de Newcastle. Trois soirées de spectacles étaient au programme. Dans les années qui ont suivi, une matinée pour les enfants s’y est greffé. Parmi les interprètes, nombreux étaient ceux dont les chants avaient été enregistrés à la fin des années quarante pour les collections Beaverbrook et Manny.

Les chansons folkloriques de la Miramichi sont interprétée sans aucun accompagnement. L’interprète n’a que la voix nue, que la mélodie et que sa seule présence sur scène pour avoir un impact sur les spectateurs. Ceux qui connaissent leurs gammes et qui ont l’habitude des harmonies et des accompagnements sont susceptibles de trouver les chansons monotones. Or, tous ceux qui ont cherché à les comprendre ont été frappés par leur sincérité et leur charme. Il faut bien écouter la chanson, non le chanteur. Chaque chanson raconte une histoire.

Le festival se tient au début du mois d’août et constitue un attrait touristique depuis vingt-huit ans. C’est un festival tout simple; il accueille des gens de la région et d’ailleurs qui aiment se rassembler chaque année et chanter les chansons traditionnelles qui ont contribué à la culture de la province.

L’âge des interprètes varie: il y a des adolescents et des personnes qui ont près de quatre-vingt-dix ans. Nous avons encore parmi nous deux interprètes qui ont participé au tout premier festival en 1958. On pourrait dire d’Allan Kelly et de Marie Hare qu’ils sont le roi et la reine du Festival de la chanson folklorique de Miramichi. Ils connaissent plein de chants folkloriques et ont tous les deux fait un disque. Marie Hare a participé à de nombreux festivals au Canada et aux États-Unis. Allan Kelly a remporté bien du succès aux festivals de la chanson folklorique de Terre-Neuve.

Or, la trajectoire des festivals est souvent jonchée d’obstacles. Au bout de vingt-cinq ans, le Festival de la chanson folklorique de Miramichi ne semblait plus avoir aucun avenir. Trouver les interprètes constituait le plus grand obstacle. Au fil des ans, plusieurs interprètes étaient décédés. Les jeunes ne semblaient s’y intéresser. Pendant quelques années, le festival a reposé sur les épaules d’une poignée de gens. La promotion était inexistante. Or, au début des années 1980, le vent a tourné. Les jeunes ont commencé à s’y intéresser : ils voyaient la nécessité de garder vivant ce musée vivant. Ainsi, un quart de siècle plus tard, le Festival de la chanson folklorique de Miramichi a fait peau neuve. Les jeunes ont appris les chansons. Certains imitaient si parfaitement les interprètes décédés qu’on avait l’impression qu’ils étaient sortis de leur tombe et qu’ils étaient là, devant nous, sur la scène.

Le festival s’étend maintenant sur cinq jours. Les trois premiers se déroulent à Miramichi et il y a un invité spécial en soirée. Un concert folklorique se tient dans la ville avoisinante de Chatham les deux derniers jours et met en vedette une personne ou un groupe renommé. Le dernier spectacle est une pièce de théâtre en plein air qui porte sur l’histoire du Nouveau-Brunswick.

Le festival a certainement évolué, mais il est essentiellement le même. Bien des chansons sont encore interprétée sans accompagnement. Certains interprètes s’accompagnent à la guitare. Des gigueurs et des violoneux sont présents. À la fin de chaque spectacle, les interprètes et les spectateurs prennent un café ensemble. Tout le monde est invité à signer le livre des visiteurs dans l’entrée. Le livre permet aux organisateurs d’avoir une idée de la provenance des spectateurs. Le maître de cérémonie demande généralement s’il y a des gens dans la salle qui viennent d’autres provinces ou des États-Unis. S’il y en a, la foule les applaudit chaleureusement en guise d’accueil dans la Miramichi.

Le 28e festival a accueilli des visiteurs de l’Ontario, de la Floride, de Boston, de Vancouver, de l’Angleterre, pour n’en citer que quelques-uns. Le Festival de la chanson folklorique de Miramichi n’a jamais fait de profits. Il survit grâce à la générosité des organismes locaux et des médias. Chaque interprète, à l’exception de l’interprète vedette, reçoit un petit cachet pour sa participation au festival.

Le comité du festival est constitué de douze membres, qui donnent de leur temps à chaque année afin de produire un spectacle annuel. Les objectifs du groupe sont les suivants :
1. Poursuivre le travail de Lord Beaverbrook et de Louise Manny.
2. Offrir des ateliers dans les écoles.
3. Préserver la simplicité et l’atmosphère du festival.
4. Encourager les interprètes des régions avoisinantes à nous rendre visite et à échanger leur musique.

On m’a souvent posé la question suivante : « Pourquoi êtes-vous intéressée à la musique folklorique? C’est vieux jeu. » Je crois qu’il y a quelque chose d’authentique dans ce genre de musique. Il ne faut pas oublier que la musique folk est et continue d'être dans une large mesure à l’origine de notre musique moderne. La musique folklorique existe depuis des siècles.

Les visiteurs de notre coin de pays courent les festivals. C’est pour eux l’occasion de redécouvrir leurs racines et leurs traditions. Ils ne se lassent pas d’entendre les chansons que leurs parents et leurs grands-parents chantaient « dans le bon vieux temps ».

Quand on met un festival sur pied, il faut voir petit. Il faut d’abord s’assurer qu’il comble un besoin puis, en définir les objectifs et enfin, dénicher les personnes qui connaissent les airs d’antan. Dans notre région, Louise Manny a compilé les chansons qu’elle a recueille dans un livre intitulé « Songs of the Miramichi » (Chansons de la Miramichi). La présentation des pièces musicales est signée James R. Wilson, un ethnomusicologue de renom. C’était le rêve de Louise Manny de publier un tel livre. Elle a pu voir les fruits de son labeur peu de temps avant de décéder.

La vingt-neuvième saison du Festival de la chanson folklorique de Miramichi aura lieu du 4 au 8 août 1986. C’est un exploit en soi. C’est vivant que les résidents de la Miramichi aiment leur patrimoine. Venez nous rendre visite cet été et remonter avec nous le cours du temps.


Revue de musique folklorique canadienne, volume 20.2 (1986)


Susan Butler
vers 1986
CANADA Nord du Nouveau-Brunswick, Nouveau-Brunswick, Nord du Nouveau-Brunswick, CANADA
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